Insceva

Introduction Scènes & Variations

Poetical Humors à Moncontour

Rédigé par Chrystèle Spinosi

Ce vendredi 10 novembre 2017, le festival Milasons en Côtes d'Armor recevait Les InAttendus, duo composé de Marianne Muller à la viole de gambe et Vincent Lhermet à l’accordéon. La combinaison promettait de l’étonnant et le programme mettait à l’honneur quelques maîtres anglais de la fin renaissance ponctués de deux œuvres contemporaines de Thierry Tidrow et Philippe Hersant. Le rendez-vous n’était donc pas à manquer.

Artistes...

Dommage pour toutes celles et ceux qui n’ont pas cru bon venir ! Et merci aux artistes pour ce si beau moment de musique où le temps s’est trouvé arrêté dans son vol et nous, suspendus à vos plaintes. Si la tonalité générale était à la lamentation, Dieu que les Anglais savent bien pleurer ! Le jeu tout en finesse et élégance des artistes a distillé les douleurs de l’âme : les silences, la retenue, les nuances ultimes, les inflexions… Comme nous avons aimé pleurer avec vous ! Et parfois, perdus que nous étions au creux d’une vague de soupirs, vous nous récupériez pour nous emporter plus loin, dans cet élan qui pousse l’un vers l’autre pour, au dernier moment, décliner le regard ou éviter le trouble, nous faisant sentir quelque hésitation pudique. Ah, merveilleux supplice !

Au milieu de cette majesté des plaintes, deux œuvres contemporaines auraient pu détoner et rompre le fil magique, mais non. Pas une faute de goût, aucun manque de tact ou d’à-propos. D’un Tidrow (Into something rich and strange) où l’âme était encore chahutée et les émotions ballottées d’un extrême à l’autre, nous avons terminé avec Lully Lullay de Hersant, variations inspirées d’une vieille chanson anglaise qui, si leur couleur ne frise quand même pas avec un optimisme forcené, ont permis notre retour à une contemporanéité bienveillante.

Pas très objectif tout ça ? Rien ne peut être complètement parfait ? Oui, c’est vrai … Nous avons bien un peu senti quelques appréhensions au début chez Marianne Muller. Mais ce trac à peine trahi est admirable parce qu’il participe de la fragilité et dit tout l’humain de l’artiste. Musicienne rodée à l’exercice de la scène, Marianne Muller n’a rien de blasé ou d’émoussé. Elle porte toujours cette palpitation en entrant, signe de son investissement dans la musique. Cette micro-fêlure a fait partie un instant de la magnifique palette émotionnelle déployée jusqu’au bout par la gambiste. Au milieu de l’engagement du corps qui joue tout, de la densité à la finesse diaphane, le frémissement passager était une composante opportune, presque timide qui s’est prêtée au programme. Même ça, c’était beau !

Vincent Lhermet fait découvrir l’accordéon comme on se l’imagine peu, mettant en avant ses qualités d’élégance et de finesse. Les nuances sont magnifiques et l’on découvre une possibilité de jeu sur le fil absolument étonnante, étirant l’émotion et la tension du chagrin. A mon goût, j’aurais parfois aimé un peu plus de suspension dans certaines respirations, avec l’envie de ne pas redescendre tout de suite ou de ne pas lier trop tôt. En Bretagne, nous dansons la gigue (par exemple, puisque vous nous avez joué une gigue de Bull) et sachez que nous adorons ce temps suspendu où le pied a quitté le sol tout en savourant à l’avance le plaisir qu’il aura à le frapper de nouveau sous peu. Ce temps en l’air, cette sensation d’être en haut en conscience … voilà ce qui m’a un peu (très peu) manqué, donnant peut-être au jeu une coloration plus organistique, alors que mon cœur penche davantage vers l’égrenage libre inspiré du luth ou du clavecin. Certes, ce n’est que mon cœur.

Publics...

Pour qui ne connaît pas le lieu où se déroulait le concert, nous dirons notre pensée heureuse au charme inimitable du public de l’Institut de Saint-Thomas de Villeneuve. Voilà bien une gageure que d’inviter un public aussi hétéroclite à des concerts d’une musique dont la réputation rigoureuse perdure encore. Milasons a l’audace de convier ensemble jeune public, public empêché et grand public, en pariant que l’universalité de l’art réunira tout le monde dans une admiration commune. Et ça marche ! Une fois encore, jeunes et moins jeunes, résidents de l’institution et amateurs de musique se sont trouvés rassemblés par l’appel des sons. Quelques rares exclamations, expression de l’admiration, ont ponctué la soirée, mais c’est surtout la qualité des silences que nous retiendrons, véritable témoignage de la grâce partagée.

Et politiques culturelles

Oui, il y a de l’audace à poursuivre ainsi l’objectif de diffuser cette musique dans des territoires plus reculés qui n’y ont quasiment jamais accès. Pour les artistes comme pour les organisateurs, il s’agit d’un défi, pied de nez aux actions de masse et au gigantisme qui régissent de plus en plus le milieu artistique. Ici, pas de tralala, de bling-bling ou de pompe, pas de photos people ni de défilé d’autographes. Tout est pensé dans la proximité et la simplicité pour laisser la part belle à la musique et à elle seule, sans aucune concession à la facilité et à la qualité. Le public n’est pas celui des salles repérées, qui connaît déjà toutes les œuvres et le pedigree des artistes, ce n’est pas un public déjà acquis à cette musique. C’est un public qu’il faut conquérir, gagner à chaque fois. Petit à petit, il s’apprivoise, revient moins timide mais toujours respectueux, conscient de vivre là un moment unique. Les programmations « moulées à la louche » opèrent un travail de fourmi en matière d’éducation et de diffusion. Comment se sentir touché par une musique si l’on n’y est jamais confronté ? Comment s’imaginer aller au concert si l’occasion ne se présente jamais ? Cela demande du temps de se donner une chance. Si la valeur ne se jugeait qu’en chiffre d’affaires, en taux de fréquentation, en retombées médiatiques ou en termes d’image, ne prendrait-on pas le risque de perdre beaucoup ? Et pourtant, de ce travail de fourmi naîtra le public de demain, parce qu’on aura su faire que le lien ne soit pas coupé. Encore faut-il que les décideurs continuent d’avoir le courage de ne pas réserver cette musique aux seuls paysages urbains. Ce que vous faites, c’est bien !



Autres concerts de Milasons :

Le Quatuor Elysée, le 14 novembre 2017 (salle Armor – Quessoy)

La Maîtrise de Bretagne, le 17 novembre 2017 (salle Kheops à Plémy)

Le Concert Impromptu, le 28 novembre 2017 (salle Kheops à Plémy)

Chaque concert a lieu à 14h00 (priorité aux scolaires) puis à 19h00 au tarif unique de 5€ pour les adultes et gratuits pour les moins de 18 ans.

https://fr-fr.facebook.com/milasons/