Ensemble face aux défis : construire des réponses coopératives (1/2)

Si les crises ont toujours existé au sein du secteur culturel, elles semblent se succéder à un rythme plus soutenu depuis une vingtaine d’années, avec une accélération indéniable depuis la pandémie de Covid-19. À tel point que le terme « crise » semble aujourd’hui moins approprié : il désigne généralement un événement perturbateur, brutal et limité dans le temps, comme un mauvais moment à traverser, certes plus ou moins long, mais supposé prendre fin. Or nous ne sommes plus face à une perturbation passagère : nous sommes durablement pris dans une situation qui ne semble pas devoir se résorber. De la logique de crise, nous sommes ainsi passés au constat d’une fin d’époque, avec toute l’incertitude que cela fait peser sur l’avenir proche. Une nouvelle ère doit émerger, mais quand, sous quelle forme et avec quelles conséquences ?
Des artistes en résistance
Face à la déstabilisation générale du secteur culturel, les artistes sont souvent les premiers à imaginer des dispositifs d’adaptation. Pour résister au réflexe de repli (cet instinct qui consiste à se recroqueviller face à une menace), ils se rassemblent et forment un réseau solidaire d’initiatives. Ils cherchent toujours à mieux faire connaître leurs écritures et à consolider leurs économies de production en mutualisant ce qui peut l’être. Cette énergie proactive est porteuse d’espoir : elle fédère, impulse, elle remet en mouvement. Oui, il faut continuer à créer ; oui, cela reste possible ; oui, l’art va demeurer. Mais pour combien de temps ? Combien de temps les artistes pourront-ils encore être les moteurs d’un secteur tout entier ? Que le désir de créer perdure, aucun doute là-dessus. Mais tirer seuls l’ensemble du secteur, sans pouvoir bénéficier de mouvements d’entraînement qui les soulageraient dans l’effort, ne peut suffire à tenir jusqu’au moment où le monde culturel aura retrouvé une nouvelle stabilité. L’adage le dit : « Seul, on avance vite ; à plusieurs, on avance loin. » En cyclisme, on dirait que chacun doit pouvoir prendre la roue de l’autre et profiter de l’aspiration pour réduire l’effort. C’est peut-être à cette condition que l’élan actuel pourra durer.
Réalités de terrain
A la direction d’un lieu culturel de diffusion, nous avons rapidement fait un constat : avec un budget annuel limité et une exigence politique d’environ 16 spectacles par saison, nous ne disposons donc que de 16 occasions de faire découvrir des spectacles.
Or, ces créneaux doivent de préférence accueillir des spectacles diffusés à l’échelle nationale, bénéficiant déjà d’une certaine réputation ou d’un succès reconnu (là encore, la pression est politique et motivée par l’insupportable « nul n’est prophète en son pays »). Il reste donc très peu de place pour soutenir la diversité des créations des artistes du territoire, qui représentent pourtant environ 200 compagnies dans les Côtes-d’Armor. Rapportés à ces 200 compagnies, les 16 créneaux de la saison ne permettent de programmer qu’environ 2 % d’entre elles, soit approximativement quatre compagnies.
À ces possibilités de programmation s’ajoutent les artistes accueillis en résidence, au nombre de quatre à six chaque année. En cumulant programmation et résidences, le lieu offre donc environ 20 à 22 opportunités de soutien ou de présentation. Avec toute la bonne volonté du monde, seules six ou sept propositions au maximum sont alors portées par des artistes du territoire. Ce chiffre doit toutefois être nuancé, car il inclut parfois des artistes venus de départements voisins, dans une conception élargie du territoire.
Dans ces conditions, comment continuer à faire du territoire un espace de production et à préserver un tissu créatif local riche et dynamique ? Quel dispositif ou quelle opportunité supplémentaire pourrait être mis en place pour renforcer la visibilité des artistes costarmoricains ? C’est la grande question que nous leur avons soumise.
La place de la parole ...
Accompagnés par la Direction départementale de la culture et la Communauté de Communes, nous avons invité plusieurs compagnies costarmoricaines à participer à des tables rondes. L’enjeu de ces rencontres était de réfléchir collectivement à la visibilité locale des artistes du territoire, aux difficultés de diffusion de leurs spectacles et aux moyens complémentaires de soutenir leurs nouvelles créations.
Les échanges furent ouverts et librement consentis. Ils se sont révélés riches par la diversité des situations et des problématiques auxquelles toutes les parties sont confrontées selon leur place dans le paysage, et productifs puisqu’ils ont abouti à l’élaboration d’un projet de scène-tremplin prévu pour novembre 2026. Les critères de participation ainsi que l’appel à candidatures ont ensuite été rédigés collectivement, puis diffusés par tous les canaux disponibles : presse, réseaux sociaux, sites internet, courriels, radios, etc.
Cette expérience coopérative nous a conduits à nous interroger sur les responsabilités et les contraintes de chacun : que ferais-je à la place d’un diffuseur ? Quelles réponses pourrais-je apporter aux attentes des élus ? Quels renoncements serais-je prêt à accepter ? Quel intérêt la ville pourrait-elle trouver à un tel projet ? Quelles formes de mutualisation imaginer entre les secteurs public et privé ? Comment les partenaires historiques, tels que le Conseil départemental et la communauté de communes, pourraient-ils accompagner cette expérience hybride ?
... pour faire naître la confiance
Une chose est certaine : la nécessité de mieux soutenir les compagnies, conjuguée au désir sincère de tenter une expérience collective à l’échelle du territoire, a fait émerger le projet Scènes d’Armor. Celui-ci porte une véritable symbolique d’union. Plutôt que de se faire concurrence, les compagnies ont choisi de travailler ensemble, de manière collégiale, dans le cadre d’une démarche que nous avons initiée et coordonnée lors de notre mission de direction d’un lieu de diffusion.
Ce fut le point de départ d’une expérience où les Droits Culturels ont été fortement convoqués, comme vous le verrez dans l’article suivant ...