Ensemble face aux défis : construire des réponses coopératives (2/2)

Insceva et Culture & Alternatives accompagnent les professionnel·les du secteur culturel et artistique dans la transformation de leurs pratiques, en faisant des Droits Culturels un levier d’émancipation et d’innovation.
Pour rappel (voir article précédent), nous nous sommes demandé quelle opportunité collective pouvait être imaginée pour soutenir la visibilité des compagnies costarmoricaines et faciliter la diffusion de leurs spectacles. Plutôt que de considérer les compagnies artistiques comme un public à aider, nous avons choisi de les associer pleinement à la démarche, en les considérant comme des partenaires capables de contribuer à la définition de la réponse.
Cette approche coopérative nous a semblé indispensable pour construire une proposition équilibrée, fondée sur un engagement partagé, un véritable « contrat citoyen » auquel chacun pouvait adhérer parce qu’il avait participé à son élaboration. La discussion collective a également permis d’éviter les malentendus et les procès d’intention, notamment le risque que le lieu soit perçu comme tirant parti de la fragilité des conditions de diffusion pour organiser, à moindre coût, un temps fort de découverte dans le cadre de sa programmation.
Cette notion de « contrat citoyen » renvoie aussi à la transparence des conditions économiques de la scène tremplin. Celles-ci ont été mises à plat et discutées collectivement, afin de parvenir à un co-portage équilibré. L’objectif était que les compagnies ne se sentent pas exploitées, mais véritablement accompagnées et soutenues dans ce défi.
Toutes ont reconnu la valeur ajoutée d’un lieu de diffusion jouant le rôle d’« hébergeur garant », son implication pouvant constituer un gage de confiance auprès d’autres diffuseurs. C’était là le cœur de l’enjeu : renouer avec des professionnels qui, du point de vue des artistes, ne répondent plus aujourd’hui à leurs sollicitations.
Les Droits Culturels ...
Cette démarche peut être relue, a posteriori, à la lumière de plusieurs principes des Droits Culturels. En associant les compagnies à la définition de la réponse, elle a notamment mobilisé :
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le droit de participer à la vie culturelle ;
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le droit de contribuer à la définition des politiques culturelles ;
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la reconnaissance de la diversité des expressions culturelles ;
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l’égalité d’accès à la visibilité et à la diffusion ;
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la coopération entre les acteurs ;
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l’ancrage territorial.
Ces principes permettent de mieux comprendre pourquoi une relation de confiance a pu s’établir entre les parties prenantes. Ils éclairent également l’acceptation envers la démarche (probablement perfectible) car élaborée avec les personnes directement concernées.
… A chaque étape du processus ...
L’appel à candidatures a permis de recueillir 31 propositions de spectacles nouvellement créés ou en cours de création. Leur accueil et leur présentation dans des conditions respectueuses n’étant pas possibles en une seule journée face aux diffuseurs, une étape de sélection s’est imposée.
Avec l’objectif de représenter toutes les parties prenantes du paysage artistique et culturel, un comité de sélection a été constitué, réunissant des artistes, des professionnels du spectacle vivant, des représentants institutionnels et municipaux, des élus, des publics, des bénévoles et des partenaires culturels. Là encore, cette pluralité de regards s’inscrivait dans une approche fondée sur les Droits Culturels.
Deux limites doivent toutefois être soulignées. Le comité ne réunissait pas les personnes les plus éloignées des lieux culturels, notamment celles qui ne fréquentent jamais les spectacles. Faute de temps, il n’a pas été possible de les mobiliser. Par ailleurs, étant responsables de la programmation du lieu, nous n’avons pas participé à la sélection, afin de préserver la transparence et l’impartialité du processus, conformément à l’engagement pris envers les artistes.
… Pour que chacun trouve sa place
Organisée en plusieurs temps (collectifs, semi-collectifs et individuels), la matinée de sélection a permis de retenir huit propositions pour une présentation à Scènes d’Armor, en novembre 2026.
La composition variée du comité constituait un enjeu important : ses membres, issus d’univers professionnels et de parcours différents, n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble ni les mêmes idées d’appréciation. Il était donc nécessaire de leur proposer un cadre suffisamment structurant pour faciliter la mise en commun des points de vue, sans pour autant orienter leurs choix.
L’objectif n’était pas d’influencer la sélection, mais d’accompagner la réflexion du comité et de garantir des échanges de qualité. En préparation de la matinée, nous avions donc conçu plusieurs outils pratiques destinés à structurer les différentes étapes de travail, ainsi que défini des règles collectives favorisant l’écoute, l’expression de chacun et le respect des points de vue.
Changer les règles du jeu, bouger les lignes
Pourtant, dans les jours qui ont précédé le comité de sélection, les échanges avec les participants ont fait émerger deux sources de doute susceptibles de fragiliser notre confiance dans le processus.
La première concernait leur propre légitimité à participer. Certaines personnes se demandaient à quel titre elles allaient pouvoir donner leur avis : seraient-elles légitimes sans être spécialistes du spectacle vivant ? Comprendraient-elles les enjeux artistiques et les éventuelles dimensions techniques des projets ? Ces interrogations ont parfois été suffisamment fortes pour les conduire à envisager de ne pas prendre part à l’expérience.
La seconde concernait le principe même de la sélection. Nous avions fait le choix de ne pas définir en amont de critères permettant de classer ou de départager les propositions. Ce choix ne signifiait pas que le processus n’avait pas été pensé ; il reposait au contraire sur l’idée que la sélection devait se construire à partir de la confrontation des points de vue et de la recherche d’un accord collectif.
Les principes de concertation que nous avions posés (respect de chacun, écoute, pluralité des avis, équilibre des temps de parole et vigilance à l’égard des rapports de domination et des stéréotypes) formaient le cadre nécessaire pour que chaque participant puisse exprimer son point de vue dans de bonnes conditions, tout en s’appuyant sur quelques outils pratiques.
Cette absence de critères de choix s’est révélée la plus complexe à faire comprendre. Elle obligeait à distinguer le jugement individuel et/ou professionnel d’une décision construite collectivement. Il ne s’agissait pas d’appliquer une grille préexistante de critères, mais de réfléchir ensemble aux raisons qui pouvaient conduire à retenir certaines propositions plutôt que d’autres.
Cette démarche soulevait enfin des questions fondamentales : qui définit les critères de sélection, au nom de quelle légitimité, et pourquoi cette légitimité serait-elle plus recevable que celle d’une autre personne ? La légitimité d’expertise ne contribue-t-elle pas à créer de l’entre-soi ? Qu’est-ce qu’une Culture légitime ? En renonçant à imposer des critères en amont, nous avons choisi de faire de ces questions un objet de discussion et de construire la décision dans l’échange.
Consensus vs Challenge
A l’issue du comité de sélection, le groupe a exprimé une forte satisfaction devant le travail accompli. Mais, cette satisfaction s’est accompagnée d’un constat : la sélection n’avait peut-être pas suffisamment fait place à la prise de risque. La délibération collective peut conduire à aplanir les écarts, à privilégier des propositions qui recueillent plus facilement l’adhésion et, finalement, à retenir une ligne médiane plutôt que des projets plus exigeants, singuliers ou déstabilisants.
Certaines propositions auraient peut-être mérité que le comité accepte de les « tenter ». Pour une première expérience, cela pouvait sembler présomptueux, à la fois pour les participants eux-mêmes et au regard de la portée politique de cette orientation. Le choix opéré ne relevait pas seulement des qualités propres aux propositions, il témoignait aussi du degré de confiance qu’un groupe nouvellement constitué était prêt à accorder à son propre jugement et à sa capacité à assumer une décision moins consensuelle.
Si l’expérience a conforté chacun dans son aptitude à prendre part à un tel exercice, cette question du « risque » a induit aussi la nécessité d’une montée en compétences. C’est ici que se manifeste l’encapacitation, indissociable de la mise en œuvre des Droits Culturels. La participation ne constitue pas un aboutissement en soi. Lorsqu’une personne est effectivement reconnue comme capable de contribuer à une décision, elle prend progressivement conscience de sa légitimité, de ses ressources et de sa possibilité d’action. Cette prise de conscience fait naître le désir d’aller plus loin et rend nécessaire l’acquisition de nouvelles connaissances, de nouveaux repères et de nouveaux outils.
L’empouvoirement désigne ainsi un processus continu. L’exercice des Droits Culturels transforme les personnes autant qu’il transforme les cadres dans lesquels elles sont amenées à agir. Il ne suffit pas de leur ouvrir un espace de participation ; il faut aussi leur permettre d’y progresser, d’y affirmer leur point de vue et d’élargir peu à peu leur potentialité à prendre part aux décisions.
Travailler différemment
Aujourd’hui, le dossier Scènes d’Armor ne nous appartient plus : il est désormais entre les mains d’autres acteurs. Nous ne pouvons donc pas savoir si les principes coopératifs mis en œuvre depuis le début seront maintenus jusqu’à la fin du projet, y compris au moment de son bilan. Nous ignorons également la manière dont les personnes qui prendront le relais s’approprieront cette démarche participative et en préserveront l’esprit.
Cette incertitude ne remet pas en cause ce qui a été accompli. Nous souhaitons au contraire remercier profondément toutes les personnes qui ont contribué à cette aventure, par leur disponibilité, leur engagement et leur confiance. Ensemble, elles ont montré qu’un projet culturel pouvait être construit autrement, en intégrant les différentes parties prenantes, en reconnaissant leurs savoirs et en prenant collectivement la mesure des enjeux. Ce qui sera transmis ne tient donc pas seulement au dossier, mais aussi à la possibilité désormais éprouvée de travailler autrement.